Le changement climatique redessine les cartes des maladies vectorielles


Moustiques, tiques, moucherons… les vecteurs de maladies profitent des variations climatiques pour s’installer durablement dans de nouvelles zones. Ces dynamiques d’expansion suscitent l’inquiétude des expert·e·s, qui dans un rapport publié dans la revue Nature Medicine, alertent sur les risques qu’induit le changement climatique sur la distribution des maladies vectorielles.

Les maladies à transmission vectorielle représentent plus de 17 % de l’ensemble des maladies infectieuses, entraînant plus de 700 000 décès par an.

Ce sont les chiffres de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), qui affirme que le réchauffement climatique et la modification des paysages pourraient entraîner une hausse significative de ce phénomène dans les années à venir. Depuis des décennies, les activités anthropiques comme l’urbanisation, la déforestation et l’artificialisation des sols bouleversent durablement les écosystèmes et affectent la santé humaine.

Le 20 mai 2026, dans un article paru dans la revue Nature Medicine, des chercheuses et chercheurs analysent l’impact du changement climatique sur la transmission des maladies infectieuses : « cela pourrait altérer la distribution et la charge des maladies à l’échelle mondiale ». Le rapport souligne notamment le caractère juvénile des connaissances scientifiques sur le sujet. « Pour comprendre les risques, il faut d’abord déterminer comment les variables climatiques influencent la transmission et l’incidence de ces maladies », précisent les scientifiques. Parmi les points abordés, l’un des plus préoccupants concerne le risque croissant que représentent les maladies vectorielles.

« La fièvre du Nil migre vers le Nord »

Le rapprochement entre humains et espèces sauvages tient en partie à l’urbanisation, qui réduit les habitats naturels, multipliant les interactions. Cette proximité favorise la circulation des agents pathogènes entre espèces, notamment vers l’humain (zoonose). Dans ce contexte, les vecteurs comme les moustiques ou les tiques jouent un rôle clé comme intermédiaires. Si ces dynamiques écologiques favorisent l’émergence de maladies, leur propagation dépend ensuite d’une combinaison de facteurs environnementaux et comportementaux.

 

Liste non exhaustive des principales maladies vectorielles et leurs vecteurs associés - © TheConversation

Figure 1: Liste non exhaustive des principales maladies vectorielles et leurs vecteurs associés – © The Conversation.

 

En Europe, les hivers plus doux et les étés plus longs permettent à certaines espèces de s’y installer durablement. Ces évolutions s’ajoutent aux modes de dispersion des vecteurs, qui accélèrent leur expansion géographique. Transportés par avion ou voiture pour les moustiques ou via les oiseaux migrateurs et le bétail pour les tiques, ces hématophages* colonisent progressivement des territoires autrefois épargnés.

« De nouveaux pathogènes comme la dengue ou la fièvre du Nil occidental émergent vers le Nord », illustre Gilles Ramstein, paléoclimatologue et expert des maladies vectorielles au laboratoire des sciences du climat et de l’environnement de l’IPSL. Pourtant, ces pathogènes sont, en principe, habitués des régions tropicales et subtropicales.

Outre la température, l’humidité favorise aussi la prolifération des vecteurs. Des espèces de tiques comme Hyalomma marginatum, adaptée aux climats secs et responsable de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo, « ont pu être recensées à des latitudes inhabituelles en France », explique Sarah Bonnet, entomologiste INRAE à l’Institut Pasteur et spécialiste des tiques.

 

Distribution régionale de la tique Hyalomma marginatum en avril 2026 en Europe - © Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) / Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA).

Distribution régionale de la tique Hyalomma marginatum en avril 2026 en Europe – © Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) / Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA).

 

Si ces évolutions sont déjà visibles en Europe, elles s’inscrivent dans une dynamique climatique globale. À l’autre bout du monde, la fonte du Groenland pourrait contribuer à redessiner les cartes des régions à risque. Dans une étude sur le sujet, Gilles Ramstein et ses collègues concluaient que « la fonte pourrait modérer voire diminuer le risque de transmission du paludisme en Afrique de l’Est et de l’Ouest et favoriser son émergence en Afrique australe ».

Ceci s’explique par un déplacement plausible de la ceinture pluviale africaine en direction du Sud. En menaçant de modifier les courants océaniques, la liquéfaction de la banquise influe directement sur les précipitations continentales et donc sur les aires de répartition des moustiques, vecteurs de la maladie.
En plus des facteurs climatiques, d’autres mécanismes influencent l’incidence des maladies vectorielles. Par exemple, en favorisant les activités extérieures, la météo amplifie les risques d’exposition.

« Le climat joue sur les activités des gens, on a beaucoup plus d’activités en plein air quand il fait beau donc plus d’exposition aux piqûres des vecteurs et aux possibles maladies associées », explique Sarah Bonnet. Ces changements de comportements s’accompagnent également de transformations des espaces urbains. Les coulées vertes reliant zones rurales, périurbaines et urbaines, augmentent la fréquence des interactions entre humains et vecteurs : « on trouve désormais des tiques dans les parcs parisiens », ajoute l’experte.

Des épidémies de dengue en plein centre-ville

Face à ces multiples facteurs et leurs interactions, les moyens manquent.

Pour produire des prévisions utiles, les scientifiques doivent coupler des simulations climatiques à des modèles biologiques ou statistiques. En France, la recherche reste très sectorisée : « en général, les épidémiologistes comprennent peu les climatologues et les climatologues ne comprennent pas grand-chose de ce que disent les épidémiologistes », déplore Gilles Ramstein.

Malgré ces cloisonnements, certaines collaborations émergent. À l’Institut Pasteur, Sarah Bonnet est amenée à collaborer avec la ville de Paris sur la végétalisation des zones urbaines. Les spécialistes apportent alors leur expertise pour aménager les espaces verts. Cette coopération permet d’intégrer les enjeux sanitaires dès la conception des aménagements urbains. La prévention est donc un outil crucial pour limiter les risques. « Quand on commence à créer des gîtes écologiques, il faut faire attention à ce que l’on fait. Il y a des exemples flagrants à Tokyo ou Singapour d’épidémies de dengue qui ont lieu en plein centre-ville », affirme la chercheuse.

Ces éléments révèlent des failles persistantes dans les savoirs scientifiques et les connaissances du public. Selon Gilles Ramstein, « dans un monde qui change, il est fondamental de s’intéresser à la propagation des virus », afin de mieux anticiper les risques.

 

*Organisme qui se nourrit de sang comme la chauve-souris, les punaises, les tiques ou encore les moustiques.

 

Pour en savoir plus

  • Réécoutez l’épisode d’IPSL News Dérogation du Movento, quel impact des pesticides sur les écosystèmes ? avec Aurélie Goutte, enseignante-chercheuse en écotoxicologie et spécialiste des milieux aquatiques à l’unité de recherche METIS de l’IPSL.
  • Réécoutez l’épisode d’IPSL News Pourquoi le « poumon bleu » de la Terre se dégrade ?, avec Philippe Ciais, chercheur en modélisation climatique et expert du cycle du carbone au LSCE de l’IPSL.

Références

– Role of Climate Change on Emerging and Reemerging Infectious Diseases: From Attribution to Action in Global Health Preparedness: Report on an American Academy of Microbiology Colloquium held on Oct. 9 and 10, 2025. Washington (D.C.): American Society for Microbiology; 2026.

– Baker, R.E., Stamper, A.R., Burrows, H.A. et al. Climate change and infectious diseases. Nat Med 32, 1634–1645 (2026). https://doi.org/10.1038/s41591-026-04377-8.

– Vector borne disease in times of global change: how to use wetlands across Europe as sentinel sites?, Climate Health Cluster.

– Divyani Garg, Vikram V. Holla, Pramod Kumar Pal, Chapter Four – Climate-driven changes in vector-borne diseases: Risks for movement disorders, Editor(s): Roongroj Bhidayasiri, Eng King Tan, International Review of Movement Disorders, Academic Press, Volume 11, 2026, Pages 55-78.

– Simona John von Freyend, Research Fellow, Malaria biochemistry, Monash University, Bites and parasites: vector‑borne diseases and the bugs spreading them, 30 avril 2014, https://theconversation.com/bites-and-parasites-vector-borne-diseases-and-the-bugs-spreading-them-24072.

Léo Chakri pour ICOM


ICOM-IPSL