Fukushima, 15 ans après : des transformations écologiques et sociales de la région


Quinze ans après l’accident nucléaire de Fukushima, la radioactivité dans l’environnement a fortement diminué. Toutefois, les chercheurs montrent que la décontamination n’a pas effacé les problèmes, elle les a déplacés. Au sein du laboratoire international et interdisciplinaire Mitate Lab (CEA/CNRS/Université de Fukushima), ils analysent notamment les transformations écologiques et sociales de la région.

La contamination circule encore

Depuis 2011, d’importants travaux de décontamination ont été menés dans les zones habitées et agricoles de Fukushima afin de permettre le retour des populations. Les concentrations de césium-137, un isotope radioactif rejeté lors de l’accident, ont ainsi fortement diminué.

Dans ce territoire montagneux soumis à de fortes pluies et aux typhons, les sols peuvent s’éroder. Les particules de sol auxquelles le césium-137 est fixé circulent alors vers les rivières et à travers les bassins versants, un phénomène accentué par la reprise des activités humaines. De plus, les forêts, qui couvrent la majorité du territoire, n’ont pas été décontaminées et stockeraient encore environ les deux tiers (67%) du césium-137 issu de l’accident1 : la préservation des forêts est un enjeu essentiel.

En analysant les sédiments d’un lac situé dans la zone contaminée, les chercheurs ont ainsi montré que les flux de césium-137 mesurés après la décontamination restaient comparables à ceux observés avant ces opérations. « La dynamique des flux suit parfois des logiques contre-intuitives : la décontamination réduit les stocks, mais elle ne conduit pas forcément à une forte diminution des flux, »2 explique Olivier Evrard, géochimiste CEA au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement3.

Ces observations confirment l’importance des transferts de contamination par l’eau. « Elles ont conduit plus largement à intégrer cette voie dans la doctrine française de gestion post-accidentelle, auparavant centrée sur la dispersion atmosphérique », poursuit le chercheur.

 

Suivi des niveaux de contamination radioactive dans les rivières de Fukushima. © Olivier Evrard

Suivi des niveaux de contamination radioactive dans les rivières de Fukushima. © Olivier Evrard

 

Une reconstruction qui interroge

Les travaux menés en humanités environnementales montrent que les opérations de décontamination, et la politique de réouverture de l’ancienne zone évacuée, ont aussi profondément transformé les territoires. « Elles ont mené à la destruction de nombreux villages traditionnels et de la culture du lieu, » explique Cécile Asanuma-Brice, chercheuse en urbanisme CNRS et directrice du Mitate Lab. Les projets de reconstruction en cours se sont inspirés de modèles urbains empruntés à ceux de la ville globale, très éloignés de l’organisation rurale d’avant la catastrophe4.

Résultat : ces interventions coûteuses n’ont pas engendré le retour des habitants d’origine. Les enquêtes gouvernementales avaient montré qu’ils ne souhaitaient pas revenir. Une récente enquête menée auprès de plus de 3 000 anciens résidents a permis de découvrir pourquoi. « Cela relève principalement de la destruction de leurs lieux d’existence, de l’absence de leurs liens communautaires et familiaux dans ces zones désertées, et de la carence de services essentiels, notamment hospitaliers, » souligne la chercheuse.

Face à ce faible retour, les autorités japonaises ont mis en place des financements incitatifs (gratuité du logement, compléments de revenus…) afin de repeupler la zone. Finalement, ce sont surtout des personnes économiquement précaires qui acceptent de vivre dans un environnement potentiellement contaminé en échange d’un soutien financier.

 

Ancien village de potiers (quartier d'Obori, village de Namie) en cours de destruction. © Cécile Asanuma-Brice

Ancien village de potiers (quartier d’Obori, village de Namie) en cours de destruction. © Cécile Asanuma-Brice

 

Un laboratoire né de la catastrophe

Ces résultats sont le fruit de collaborations franco-japonaises initiées après l’accident. Celles-ci ont abouti en 2020, à un projet international interdisciplinaire, puis en juin 2025 à un laboratoire international et pluridisciplinaire, le Mitate Lab. « Les conséquences d’un accident nucléaire sont complexes et durables. Elles ne peuvent, par essence, être appréhendées que de façon pluridisciplinaire, car l’ensemble est imbriqué, » conclut Cécile Asanuma-Brice. Géochimistes, hydrologues, sociologues, urbanistes et écologues travaillent donc ensemble. Et force est de constater que quinze ans après, le chantier s’avère plus vaste qu’anticipé.

 

Pour en savoir plus

« À Fukushima, la population est dans une situation inextricable » (2015)

Fukushima : un retour sous haute surveillance (2020)

Fukushima : les leçons d’une décontamination (2021)

Mitate Lab : Création d’un laboratoire international pour explorer les conséquences de l’accident nucléaire de Fukushima

1 Vandromme, R., et al. (2023). Lessons learnt on the impact of an unprecedented soil decontamination program in Fukushima on contaminant fluxes. PNAS 120 (43), e2301811120.
2 Les concentrations en Cs-137 ont baissé après la décontamination, mais les flux d’érosion ont augmenté (car les sols étaient moins protégés par la végétation). Au total, les flux sont restés similaires.
3 Unité CEA/CNRS/UVSQ
4 Is Urban Resilience to Industrial Crises Possible? An Analysis of the Evolution of Land Use in Fukushima since 2011, Asian Studies, DOI: 10.5772/intechopen.1011750

Contact
Olivier Évrard, LSCE-IPSL •

Source : Anaïs Culot, CNRS Terre & Univers.

Olivier Évrard


Laboratoire des Sciences du Climat et de l'Environnement, LSCE-IPSL