Cycle du carbone océanique : entre réalités et idées reçues


Une équipe internationale menée par Laure Resplandy*, avec la participation de deux chercheurs de l’IPSL, Marina Lévy (LOCEAN) et Laurent Bopp (LMD), vient de publier dans la revue Science Advances une synthèse ambitieuse sur le cycle du carbone océanique, visant à clarifier plusieurs idées reçues largement relayées dans les débats scientifiques et publics. L’article rappelle que l’océan joue un rôle majeur dans l’atténuation du changement climatique en absorbant plus d’un quart des émissions anthropiques de CO2, mais souligne que ce puits de carbone repose avant tout sur des mécanismes physiques et chimiques – notamment via les échanges air-mer et la circulation océanique – plutôt que sur les seuls processus biologiques.

Les auteurs rappellent que plus de 99,9 % du carbone océanique est stocké sous forme non vivante, principalement dissoute dans l’eau de mer, tandis que la biomasse marine – du phytoplancton aux baleines – ne représente qu’une fraction infime du stock total. Leur analyse met ainsi en perspective plusieurs éléments narratifs actuels autour du « carbone bleu », des baleines ou de certaines solutions fondées sur la nature.

Si les écosystèmes côtiers comme les mangroves, herbiers ou marais salés présentent des bénéfices importants pour la biodiversité et la protection des littoraux, leur contribution potentielle à la séquestration globale de carbone reste limitée à l’échelle planétaire.

L’étude souligne également que certaines affirmations médiatisées – par exemple l’idée que les baleines ou la restauration des écosystèmes côtiers pourraient « sauver le climat » – surestiment fortement leur impact réel sur le bilan carbone mondial.

 

Flux de carbone entrant ou quittant l’océan, milliards de tonnes de carbone par an - estimations pour la période récente (conditions préindustrielles + influences humaines). Les estimations des incertitudes sont indiquées par des symboles. D. R.

Flux de carbone entrant ou quittant l’océan, milliards de tonnes de carbone par an – estimations pour la période récente (conditions préindustrielles + influences humaines). Les estimations des incertitudes sont indiquées par des symboles. D. R.

 

Les auteurs appellent ainsi à distinguer plus clairement les enjeux de climat et de biodiversité : préserver les écosystèmes marins demeure essentiel, non seulement pour leurs services climatiques, mais surtout pour leur valeur écologique, économique et sociétale intrinsèque.

 

Aujourd’hui, le rôle de l’océan comme puits de carbone anthropique est avancé sur presque tous les sujets – mangroves, algues, plancton, baleines, coquillages, pêche, plastiques, chalutage de fond, pompe biologique… Certaines idées reposent sur des bases scientifiques solides, d’autres sont beaucoup plus folkloriques ou simplement mal comprises ou exagérées. Cette synthèse permet de démêler le vrai du faux et de mettre l’ensemble en perspective avec les ordres de grandeur de chaque mécanisme. J’espère qu’elle contribuera à des discussions plus nuancées et mieux ancrées dans les connaissances scientifiques sur l’océan.
Marina Lévy

Si l’on associe souvent le phytoplancton au puits de carbone océanique, ce n’est pas sans raison : il joue un rôle central dans la répartition naturelle du carbone dans l’océan et cette vision a aussi été renforcée par l’analogie avec les forêts terrestres, où le stockage du carbone repose sur des processus biologiques. Mais le consensus scientifique est aujourd’hui clair : l’absorption actuelle du CO2 anthropique par l’océan est expliquée avant tout par des mécanismes physico-chimiques, qui devraient également rester le principal moteur de son évolution au cours du XXIe siècle.
Laurent Bopp

Dans l’océan, les thématiques du carbone, du climat et de la biodiversité sont souvent confondues et réduites aux grands animaux marins charismatiques, comme les baleines. Avec cette étude, nous clarifions deux points essentiels. D’une part, le puits de carbone océanique, clé de la régulation des émissions humaines, est contrôlé par la circulation et la chimie de l’océan, et non par sa biologie. D’autre part, la vision simpliste « biodiversité marine égale puits de carbone » est trompeuse car elle occulte des aspects plus importants et précieux de la préservation de la vie marine, comme la protection côtière contre la montée des eaux et les tempêtes, ou encore la découverte future de molécules pour la médecine.
Laure Resplandy

 

En proposant une vision intégrée des stocks et flux de carbone océaniques, cette synthèse constitue une contribution importante pour mieux informer les politiques publiques et les stratégies de conservation marine dans le contexte du changement climatique.

Pour en savoir plus

* Laure Resplandy est Professeur à l’Université de Princeton (Princeton University). Cette étude a commencé dans le cadre de son congé sabbatique à l’ENS (automne 2024).

Référence
Resplandy, L., Lévy, M., and Bopp, L.: Integrated perspective on ocean carbon cycle: Untangling facts, fluxes, and fictions, Science Advances, 12, eaed2480, https://doi.org/10.1126/sciadv.aed2480, 2026.

Contacts
Marina Lévy,
LOCEAN-IPSL •
Laurent Bopp, LMD-IPSL •
Laure Resplandy, Université de Princeton (Princeton University) •

Marina Lévy & Laurent Bopp


LMD-IPSL & LOCEAN-IPSL