Réchauffement climatique : comprendre le débat sur le seuil de +1,5 °C
Dans un commentaire paru dans la revue Nature, trois chercheurs proposent d’abandonner le seuil de +1,5°C inscrit dans le texte de l’Accord de Paris. Un objectif qui ne serait plus pertinent au vu du contexte climatique actuel. Le débat public s’est vite emparé de ce sujet. Pour Pierre Friedlingstein, spécialiste de la modélisation du climat à l’IPSL, abandonner cet objectif serait contre-productif.
« Le dépassement [des 1,5 °C] est maintenant inévitable ».
La déclaration d’António Guterres, secrétaire général des Nations unies, lors du congrès extraordinaire de l’Organisation météorologique mondiale en octobre 2025, fait débat. La période de juillet 2023 à juin 2024 a marqué le premier dépassement prolongé du seuil depuis le début des mesures. Un tournant qui a poussé, le 26 janvier 2026, trois experts du climat, des sciences atmosphériques et de l’environnement – Kwesi A. Quagraine, Mark Lynas et Erle C. Ellis – à publier une note dans la revue Nature, appelant à revoir la cible.
L’Accord de Paris, adopté en 2015 par 196 États signataires, engage juridiquement ces derniers à tout mettre en œuvre pour limiter l’augmentation de la température moyenne mondiale « bien en dessous de 2 °C » et « si possible en dessous de 1,5 °C » par rapport aux niveaux préindustriels.

Figure 1: Anomalies mensuelles de la température mondiale de l’air à la surface (°C) par rapport à la période 1850–1900, de janvier 1940 à juin 2024. Les séries chronologiques couvrent une période de 12 mois allant de juillet à juin de l’année suivante. La ligne rouge épaisse indique les 12 mois allant de juillet 2023 à juin 2024. Source des données : ERA5. Crédit : Copernicus Climate Change Service / European Centre for Medium-Range Weather Forecasts.
C’est la pertinence de ce second objectif qui est remise en cause par les scientifiques à l’origine du commentaire : « Nous devons remplacer les températures seuil par des objectifs liés aux énergies propres ». L’utilisation d’énergies fossiles contribue pour une part considérable aux émissions de gaz à effet de serre (GES) et donc au réchauffement climatique. En effet, le secteur de l’énergie représentait à lui seul près de 44 % des émissions de GES en 2023.
Le seuil « intangible » des +1,5 °C
Parmi les arguments évoqués par les trois chercheurs : l’artificialité des seuils de température. « Il est impossible de définir de manière univoque le moment où l’on va dépasser 1.5°C de réchauffement », explique Pierre Friedlingstein, expert en modélisation du climat au Laboratoire de météorologie dynamique (LMD) de l’Institut Pierre-Simon Laplace (IPSL) et l’un des auteurs principaux des 4ᵉ et 5ᵉ rapports du GIEC.
Faut-il moyenner les mesures sur dix ans ? Vingt ans ? Doit-on prendre en compte les observations uniquement ou les combiner avec des prédictions des prochaines années ? « Il n’y a pas de définition dans l’accord de Paris de ce qu’est un dépassement de 1,5 °C », affirme-t-il.
Le flou autour de ces questions constitue un frein aux prises de décisions, selon les scientifiques à l’origine de l’article. Ils suggèrent ainsi de mettre en place un indicateur mesurant la progression de chaque État vers les énergies propres : « Plutôt que de poursuivre des objectifs intangibles, assainir le secteur de l’énergie est un combat plus ciblé que le monde peut remporter ».
De plus, toujours selon ces derniers, maintenir l’objectif du seuil des +1,5 °C pourrait servir à justifier des actions risquées sur le système climatique, comme l’utilisation d’aérosols sulfatés dans la stratosphère. Méthode visant à diminuer le rayonnement solaire sur Terre (« effet parasol ») en rediffusant une partie de la lumière vers l’espace.
Températures et énergies, des objectifs « équivalents »
Pierre Friedlingstein ne partage pas le point de vue des scientifiques à l’origine de l’appel : « Je suis en désaccord avec ces scientifiques ». En effet, le climatologue précise qu’il y a une forte adéquation entre le réchauffement global et les émissions cumulées de GES, qui proviennent donc principalement du secteur énergétique. Un objectif centré sur l’une ou l’autre de ces métriques revient sensiblement à la même chose.
Dans le cadre de l’Accord de Paris, les pays mettent en place des mesures concrètes en termes de transition énergétique. Le chercheur l’affirme : « Les États ont tous intégré le fait que l’accord de Paris, qui contient des objectifs de limitation du réchauffement global, se traduit par des mesures au niveau national de réduction des émissions dans tous les secteurs ».
L’Union européenne, par exemple, prévoit d’atteindre le « net zéro » d’ici 2050, c’est-à-dire des émissions de GES suffisamment basses pour qu’elles soient absorbées par les puits naturels – forêts et océans principalement – et artificiels. Pour la Chine, ce seuil n’est pas envisagé avant 2060. Des objectifs ambitieux, mais jugés insuffisants pour les experts et expertes. Au rythme actuel, si des mesures plus audacieuses ne sont pas amorcées, les scientifiques du GIEC prévoient un dépassement bien au-delà des 2 °C. « Je ne vois pas du tout l’intérêt de tout recommencer, de tout renégocier pendant dix ans », affirme Pierre Friedlingstein.
Oublier le seuil reviendrait donc à ralentir d’autant plus ce mécanisme de coopération internationale.

Figure 2 : Prédictions de l’évolution des températures annuelles globales par rapport aux niveaux préindustriels suivant les différents scénarios du GIEC. Source : GIEC, premier groupe de travail, 2021.
Un « faux débat » qui occulte les vrais leviers d’action
Le commentaire publié dans Nature, repris par de grands quotidiens en France et à l’étranger, met en scène un « faux débat », alerte Sophie Szopa, directrice de recherche au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE) de l’IPSL et contributrice au 7ᵉ cycle du GIEC. Elle précise que le seuil des +1,5 °C « n’a jamais eu pour autre objectif que de maintenir une tension en faveur d’efforts aussi importants que possible ».
Dès son origine, cet objectif semblait difficilement atteignable selon Pierre Friedlingstein et Sophie Szopa. Mais il était et demeure crucial pour les pays insulaires, par exemple, menacés de disparaître à cause de la montée du niveau des eaux, conséquence directe du réchauffement climatique.
Sophie Szopa déplore que « le débat public n’ait rien à gagner de tout ce bruit médiatique », puisque cela occulte « les vraies discussions nécessaires pour des choix démocratiques éclairés » autour du réchauffement global.
Dans ce contexte, il est légitime de s’interroger sur les priorités des futurs rapports sur le dérèglement climatique. « Il y a beaucoup de nouvelles choses concernant les actions à entreprendre pour revenir en dessous des 1,5 °C », explique Pierre Friedlingstein. Ces rapports intégreraient de nouveaux aspects afin d’orienter les décisions publiques, notamment les questions d‘irréversibilité de certains phénomènes, comme le possible ralentissement de la circulation océanique de l’AMOC ou la disparition de la forêt amazonienne.
Pour en savoir plus
- La tribune publiée par l’institut CNRS Terre & Univers : Le réchauffement climatique n’est pas une « arnaque ». C’est un fait. À relire ici.
- Une étude publiée dans Nature alerte sur l’accélération de changements brutaux en Antarctique susceptibles d’entraîner de profonds bouleversements environnementaux à l’échelle mondiale, coécrite par Jean-Baptiste Sallée (LOCEAN-IPSL) : A double-edged sword for the planet (ANGLAIS).
- Une étude internationale publiée dans Nature Climate Change à laquelle ont contribué Sabrina Speich, Laurent Bopp et Zhetao Tan (LMD-IPSL) montre que l’océan mondial subit désormais plusieurs transformations majeures en même temps : réchauffement, variations de salinité, perte d’oxygène et acidification. Relire l’actualité sur le site de l’IPSL.