Disparition de Liliane Merlivat, première directrice du LODYC
C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris le décès de Liliane Merlivat, survenu le 8 Juin 2026. Liliane Merlivat était une femme de science remarquable, enthousiaste, curieuse, perspicace, passionnée par la géochimie et l’étude du climat, s’investissant dans des développements expérimentaux originaux, poussant les analyses scientifiques toujours plus loin pour mieux comprendre les processus chimiques, biologiques, physiques, avec une grande ténacité, relevant de multiples défis, dans de multiples domaines comme la géochimie isotopique, l’hydrothermalisme, ou les échanges de CO2 à l’interface air-mer. Elle partageait naturellement sa passion avec les autres, en particulier avec les jeunes. Sa vivacité et son acuité scientifique auront inspiré plusieurs générations, à la fois empreintes de respect et d’admiration devant la pertinence de ses contributions.
Diplômée de l’École Supérieure de Physique et de Chimie Industrielles de Paris (ESPCI) en 1959, elle intègre alors le Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA), où elle créera et animera le Laboratoire de Géochimie Isotopique de Saclay de 1983 à 1986. En 1986, elle rejoint le CNRS et contribue à fonder le Laboratoire d’Océanographie Dynamique et de Climatologie (LODYC – qui se prononce l’Odyssée) qu’elle dirigera de 1986 à 1998 : Liliane et LODYC, l’Illiade et l’Odyssée. Elle poursuivra ses recherches au LODYC puis au LOCEAN, laboratoire issu du LODYC en 2006. Elle n’aura de cesse de suivre les actualités du laboratoire et ses chères bouées CARIOCA, dont la dernière a eu un parcours fascinant dans l’océan sud en 2022-2023* ! Présente physiquement au laboratoire LOCEAN jusqu’en 2020, toujours au fait des dernières actualités scientifiques, elle a continué jusqu’à très récemment à suivre à distance les réunions scientifiques et les séminaires hebdomadaires du laboratoire qui avaient été mis en place à la création du LODYC et auxquels elle tenait beaucoup !
Dès ses premiers travaux réalisés avec Claude Lorius, elle s’est intéressée au cycle isotopique de l’eau, étudiant les fractionnements isotopiques (deutérium, oxygène-18) lors des changements de phase (évaporation, condensation, précipitation). Ses recherches ont permis de comprendre comment les signatures isotopiques dans les précipitations et les carottes de glace (comme celles de Vostok en Antarctique) reflètent les variations climatiques passées. Ces travaux ont ouvert la voie à la reconstitution des températures sur des échelles de temps géologiques.
Dans les années 1970, son expertise en mesure du deutérium a conduit son laboratoire à être sélectionné par la NASA pour analyser les échantillons lunaires du programme Apollo. Ses découvertes sur l’implantation du vent solaire dans les poussières lunaires et la formation de deutérium par interaction avec le rayonnement cosmique ont élargi les horizons de la cosmochimie. Elle a également contribué à l’étude des météorites, révélant des rapports isotopiques inédits, comme celui de la météorite Chainpur, dont le rapport deutérium/hydrogène était six fois supérieur à celui des océans terrestres.
C’est à cette période qu’elle a commencé à se passionner pour les échanges de gaz à l’interface air-mer, en particulier pour le CO2. Elle a mené des expériences dans la soufflerie air-eau à l’IMST (Marseille) pour comprendre les processus dynamiques et physico-chimiques contrôlant les transferts de gaz. Ces travaux ont abouti, bien des années plus tard, à la relation Liss & Merlivat (1986), une référence mondiale qui lie le coefficient d’échange de gaz à la vitesse du vent, et aux premières cartes globales de vitesses de transfert de gaz dérivées des vitesses de vent satellitaires.
Dans les années 1980, Liliane Merlivat a exploré un nouveau champ thématique: l’hydrothermalisme sous-marin. En utilisant les rapports hélium-3/hélium-4 (3He/4He) comme traceurs, elle a participé à des campagnes océanographiques, notamment à bord du N/O Jean Charcot sur la dorsale Est-Pacifique. Ses travaux ont permis de localiser des sites hydrothermaux actifs et ont conduit à la découverte des fumeurs noirs (sources hydrothermales à 350°C) en 1982. En 1984, elle a elle-même échantillonné ces sources, contribuant à établir le lien entre les flux de chaleur et les flux d’hélium-3 émanant du magma. Ses résultats ont montré que le flux de chaleur convectif dans la croûte océanique représente 10 % du flux thermique total des dorsales.
Elle a contribué au développement d’une technique d’analyse fine du tritium, isotope anthropique utilisé comme traceur des masses d’eau océaniques, et encouragé la mise au point dans son laboratoire de la technique de mesure des fréons dans l’eau de mer, autres traceurs anthropiques dans l’océan.
Consciente de la nécessité de mesurer la pression partielle de CO2 dissous (pCO2) pour quantifier les flux de CO2 à l’échelle globale, elle a développé dans les années 1990, avec le laboratoire de géochimie des eaux de Paris 7, la mesure de pCO2 par spectrophotométrie et fait les démarches nécessaires pour breveter cette méthode au niveau européen en 1993. Elle a aussi contacté des industriels pour commercialiser cette invention. Cette méthode spectrophotométrique est utilisée sur les bouées CARIOCA, des bouées dérivantes autonomes capables de mesurer en continu la pCO2, la température, la fluorescence et la vitesse du vent à la surface de l’océan. Ces bouées, déployées dans le cadre de nombreux programmes (comme POMME en Atlantique Nord, Dyfamed en Méditerranée et CarboOcean dans l’océan Sud), ont permis non seulement d’estimer les flux air-mer de CO2 en des lieux et périodes jamais explorés, mais ont permis d’étudier divers processus comme le rôle des structures à mésoéchelles, et de la production biologique de carbone, très rarement observés en conditions réelles. Elle a toujours manifesté un grand intérêt pour les mesures de pCO2 sur bouées dérivantes CARIOCA et celles des capteurs CARIOCA installés sur les bouées du programme PIRATA. Elle a continué de suivre et de commenter les résultats jusqu’à récemment.
Elle a reçu diverses distinctions parmi lesquelles Chevalier de la Légion d’honneur en 2009, le Prix des sciences de la mer IFREMER de l’Académie des sciences en 2015.
Pour en savoir plus
*Naëck et al., Biogeosciences, 2025 ; news INSU sur :
https://www.insu.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/retrait-precoce-de-la-glace-et-puits-de-co2-anormal-dans-latlantique-sud-en-ete-austral
Contact
Jean-Benoît Charrassin, directeur du LOCEAN