La science a-t-elle un genre ? Des collègues de l’IPSL témoignent


Le 11 février marque la Journée internationale des femmes et des filles de science. À cette occasion, l’Institut Pierre-Simon Laplace donne la parole à six collègues de ses laboratoires. Leurs témoignages interrogent la place des femmes en science, les freins encore présents et les messages à transmettre aux jeunes filles afin d’encourager les vocations.

Aimer les sciences ne suffit pas toujours à s’y projeter. Doutes, manque de modèles, stéréotypes persistants : pour de nombreuses jeunes filles, le chemin vers les études scientifiques reste semé d’obstacles, parfois invisibles mais bien réels.

À l’occasion de la Journée internationale des femmes et des filles de science, célébrée chaque année le 11 février, l’IPSL a souhaité interroger son personnel sur leur rapport aux sciences et sur la place que les jeunes filles y occupent aujourd’hui.

Ont-ils et elles déjà eu le sentiment que la science n’était pas faite pour eux ? Les jeunes filles sont-elles suffisamment encouragées à s’orienter vers ces filières ? Et surtout, quels conseils donner à celles qui hésitent encore à se lancer ?

Six collègues de différents laboratoires de l’IPSL partagent ici leurs regards, leurs expériences et leurs messages d’encouragement.

 

Avez-vous déjà eu le sentiment que la science n’était pas faite pour vous ? 

Non, absolument pas. J’ai toujours eu le sentiment que la science était faite pour moi.

Marina Lévy, océanographe au Laboratoire d’Océanographie et du Climat (LOCEAN-IPSL) et directrice de l’Institut de l’Océan.

 

J’ai réalisé ma thèse il y a 20 ans sur une thématique pointue de physique fondamentale. Je n’arrivais pas à me projeter dans une carrière dédiée à une recherche en silo qui intéressait une cinquantaine de scientifiques dans le monde. J’avais envie de travailler dans un environnement multidisciplinaire et d’élargir mon regard. Je commençais aussi à prendre conscience des enjeux écologiques. J’ai donc eu le sentiment que la recherche en physique n’était pas pour moi. Je me suis orientée vers la médiation puis la communication scientifique sur les thématiques environnementales. C’est un choix de carrière qui m’apporte beaucoup de satisfaction au quotidien mais avec du recul j’aurai tout aussi pu m’épanouir dans une carrière de recherche interdisciplinaire si j’avais pris connaissance de leur existence.

Nada Caud, responsable communication au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (LSCE-IPSL).

 

Oui, ça m’arrive, probablement par manque d’assurance. Je crois qu’on a le droit de s’interroger sur sa vocation, et même tout au long de son parcours — je pense que pour un scientifique, c’est important de savoir remettre les choses en question, ça peut même être un moteur très puissant dans la recherche. Mais lorsqu’on a la fibre scientifique, on en revient toujours à sa passion !

Thibaut Lurton, ingénieur de recherche à l’Institut Pierre-Simon Laplace.

 

En classe préparatoire un étudiant m’a dit : pourquoi es-tu là ? pourquoi prends-tu la place d’un étudiant alors que tu élèveras tes enfants et « n’utiliseras » pas cette formation scientifique ? J’ai été sidérée et n’ai pas pu répondre.

Marie-Alice Foujols, ingénieure de recherche à l’Institut Pierre-Simon Laplace et membre suppléante au conseil d’administration de l’association Femmes & Sciences.

 

Je n’ai pas eu le sentiment que la science, en tant que telle, n’était pas faite pour moi mais plutôt le sentiment de ne pas être à ma place, notamment au début de ma carrière dans des groupes, comités, jurys très majoritairement masculins.

Béatrice Marticorena, directrice du Laboratoire Interuniversitaire des Systèmes Atmosphériques (LISA-IPSL) et co-présidente du Comité Paris Égalité du CNRS.

 

En effet, le corps enseignant au lycée d’enseignement général m’orientait vers d’autres voies. Mes notes n’étaient pas très bonnes pour m’orienter vers les sciences. J’avoue avoir eu de gros doutes sur la voie à suivre et que j’ai failli baisser les bras !

Patricia Richard, ingénieure d’étude biogéochimiste en milieux géonaturels et anthropisés au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (LSCE-IPSL) et responsable d’une plateforme d’analyses.

 

 

Selon vous, est-ce qu’on encourage suffisamment les jeunes filles à s’orienter vers les filières scientifiques ? 

Je prends de plus en plus conscience de l’ampleur monumentale des biais de genre. Ils sont partout et influencent nos comportements et nos attentes de manière inconsciente, envers les femmes et les hommes, les jeunes filles et les jeunes garçons. Tant que ces biais ne seront pas rendus visibles et pris en compte, notamment par des actions de sensibilisation et de formation, ils continueront à structurer les choix et les parcours en défavorisant les jeunes filles et les femmes.

Marina Lévy

 

J’ai bien peur qu’il y ait encore de nos jours dans les études des stéréotypes de genres très tenaces, et c’est bien dommage. Ceci étant, il me semble que cela peut beaucoup dépendre de l’environnement : familial, social, éducatif… et on trouvera des situations variées, avec des degrés divers d’encouragement de l’orientation des jeunes filles vers les études scientifiques. Il faut aller vers toujours davantage d’ouverture.

Thibaut Lurton

 

Cela a été prouvé : afficher en permanence sur le tableau des salles de cours une phrase du genre : les filles et les garçons peuvent également réussir en mathématiques permet de garder les jeunes filles dans les cursus scientifiques. Pourquoi ne fait-on pas systématiquement ce geste simple qui ne coûte rien ?

Marie-Alice Foujols

 

Selon les chiffres officiels, il est évident qu’elles ne sont pas suffisamment encouragées ! Mais comment les encourager de façon efficace ? Il faut lutter contre les préjugés, les biais inconscients qui empêchent les jeunes filles de se projeter sur ces filières et qui font que leur entourage, familial, social, éducatif, les en détournent, volontairement ou non. C’est un énorme chantier auquel il faut s’atteler car on ne voit pas d’augmentation du pourcentage de jeunes filles dans les filières scientifiques.

Béatrice Marticorena

 

Je suis certaine que les jeunes filles pourraient être beaucoup plus encouragées pour s’orienter dans ces filières. Il est souvent mis en avant que l’investissement personnel en sciences (et probablement dans les autres domaines, mais on ne le dit pas) est très important, qu’il faut être passionné pour suivre cette voie, que c’est un monde dur et intransigeant, qu’il est difficile de faire évoluer sa carrière.

Patricia Richard

 

Il y a bien évidemment beaucoup d’initiatives mais il y a encore des efforts à faire. Il faut montrer aux élèves, dès leur plus jeune âge, des modèles de femmes scientifiques passionnées : de différents profils, de technicienne à chercheure, de différentes disciplines, celles qui vont sur le terrain, celles qui analysent, celles qui font du calcul numérique ou des études théoriques. Il y a aussi des efforts à faire en terme de biais d’évaluation, que ce soit dans les bulletins des primaires ou dans les lettres de recommandation dans le milieu de la recherche. Exemple, arrêter de décrire les filles/femmes par leurs qualités émotionnelles (agréable, bon relationnel…) avant leurs compétences scientifiques.

Nada Caud

 

 

Que diriez-vous à une jeune fille qui veut faire des études scientifiques, mais qui n’ose pas se lancer ?

Je lui dirais de suivre son sentiment premier, et de se lancer ! La volonté prime : il vaut mieux savoir ce que l’on veut faire, quitte à hésiter peut-être sur ses capacités, plutôt que choisir une voie par défaut sans se poser de questions. La science a besoin de gens passionnés !

Thibaut Lurton

 

Laisse-toi guider par ta curiosité et par le désir d’apprendre. C’est une boussole à suivre tout au long de la vie. Je peux en témoigner !

Marie-Alice Foujols

 

Je lui dirai de suivre ses envies et pas ce qu’elle pense qu’on attend d’elle. Et que si c’est parfois difficile, le plaisir et la satisfaction d’apprendre et de comprendre en valent vraiment la peine.

Béatrice Marticorena

 

Je dirai que c’est difficile, mais pas plus qu’ailleurs ! La vie est faite de doutes et de choix, de questionnement, d’erreurs. C’est ce qui nous construit et permet d’installer les bases. Il est important d’aller vers ce dont on croit et de persister dans cette voie malgré les obstacles.

Patricia Richard

 

Quel que soit ton profil et les activités scientifiques qui t’intéressent, il y a certainement un labo où tu pourras t’épanouir et faire progresser les connaissances.

Nada Caud

 

Je lui dirais exactement la même chose qu’à un jeune homme dans la même situation. Je lui poserais quelques questions sur ce qui la motive vraiment : sa curiosité, son goût pour la rigueur, sa capacité à persévérer, sa créativité, sa capacité à douter et à remettre en question. Ce sont, selon moi, les qualités essentielles pour s’engager dans des études scientifiques.

Marina Lévy

 

 

Biographies

Marina Lévy, océanographe au Laboratoire d’Océanographie et du Climat (LOCEAN-IPSL) et directrice de l’Institut de l’Océan.
Nada Caud, responsable communication au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (LSCE-IPSL).
Thibaut Lurton, ingénieur de recherche à l’Institut Pierre-Simon Laplace.
Marie-Alice Foujols, ingénieure de recherche à l’Institut Pierre-Simon Laplace et membre suppléante au conseil d’administration de l’association Femmes & Sciences.
Béatrice Marticorena, directrice du Laboratoire Interuniversitaire des Systèmes Atmosphériques (LISA-IPSL) et co-présidente du Comité Paris Égalité du CNRS.
Patricia Richard, ingénieure d’étude biogéochimiste en milieux géonaturels et anthropisés au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (LSCE-IPSL) et responsable d’une plateforme d’analyses.

 

 

Pour en savoir plus

« Comment l’égalité est devenue l’affaire de tous et toutes au CNRS : 25 ans de dynamique collective ». Webinaire organisé par le CNRS, le mercredi 11 février de 13H30 à 16H40.

Retrouvez le programme du webinaire.

 

Bientôt des femmes de sciences sur la Tour Eiffel. Interview de Béatrice Marticorena à propos du projet Hypathie.

Léo Faure pour ICOM-IPSL


ICOM-IPSL